Lunettes avec caméra en Belgique : que peut-on faire ?
La Norvège veut bannir les lunettes à caméra des parcs, des plages et des écoles. Cette nouvelle soulève une question : puis-je encore filmer avec mes Ray-Ban Meta, et que faire si quelqu’un me filme ? La réponse courte pour la Belgique : il n’existe pas d’interdiction spécifique, mais les règles qui valent pour n’importe quelle caméra valent aussi pour des lunettes. Et elles sont plus strictes que ne le pensent beaucoup de porteurs.
Ce que la Norvège décide vraiment (et ce qui reste à décider)
Le 5 octobre, VRT NWS titrait « Noorwegen verbiedt AI-brillen op publieke plaatsen » (« La Norvège interdit les lunettes IA dans les lieux publics »), mais à strictement parler, la Norvège n’interdit encore rien. Ce jour-là, le ministère norvégien de la Numérisation et de la Gouvernance publique a annoncé vouloir instaurer une interdiction temporaire des « KI-briller » (lunettes IA) dans certains lieux. Le gouvernement veut pour cela soumettre au plus vite un projet de loi au parlement et met en place, en parallèle, un groupe d’experts chargé de conseiller une réglementation permanente, rapporte aussi le radiodiffuseur norvégien NRK.
Les lieux exacts ne sont pas encore fixés. Le gouvernement cite comme possibilités les lieux très fréquentés (parcs, plages, musées, centres commerciaux, événements publics), les lieux destinés aux enfants (écoles, crèches, plaines de jeux, maisons de jeunes) et les lieux où la vie privée est particulièrement sensible, comme les établissements de soins et les centres sportifs avec vestiaires et douches. Il n’y aura pas d’interdiction totale : les lunettes restent utilisables pour un usage purement privé et dans les lieux où l’on ne risque pas de filmer d’autres personnes sans leur consentement. Le ministre Torgeir Micaelsen : « Je suis préoccupé par l’arrivée d’une nouvelle technologie puissante qui expose les gens au risque d’être photographiés, filmés ou enregistrés à leur insu. »
En Belgique aussi, les choses bougent. Le 2 octobre, on a appris que la chaîne d’optique Hans Anders suspend pour une durée indéterminée la vente des lunettes à caméra de Meta, y compris en Belgique. Ce n’est pas une interdiction : d’autres vendeurs continuent simplement de les vendre. La ministre fédérale de la Numérisation et de la Vie privée, Vanessa Matz, a déclaré précédemment que les lunettes intelligentes soulèvent de « réelles questions » en matière de vie privée, de consentement et de sécurité dans l’espace public. Selon VRT NWS, elle a demandé en mai au Comité européen de la protection des données d’ouvrir un débat ; ce comité prépare un rapport sur les lunettes intelligentes, attendu cet automne.
De quelles lunettes parle-t-on ?
Les plus connues sont les Ray-Ban Meta Gen 3 : une caméra de 12 mégapixels, de la vidéo en 3K et l’assistant IA de Meta, pour 449 euros. Meta propose aussi un modèle sans caméra, les Ray-Ban Meta Audio. Nous avons présenté les deux dans notre article sur les lunettes Meta sans caméra. Ce qui suit sur le fait de filmer ne concerne donc pas le modèle Audio.
Les lunettes à caméra de Meta sont dotées d’un témoin lumineux blanc, la « capture LED », qui clignote tant que vous filmez. Selon la page de Meta consacrée à la vie privée, les lunettes désactivent la caméra si elles détectent que le témoin est masqué, trafiqué ou défectueux, et dans une FAQ du 7 juillet 2026, Meta souligne que le témoin ne peut pas être éteint. Selon Meta, vos photos et vidéos restent sur les lunettes jusqu’à ce que vous les transfériez sur votre smartphone ; l’association de consommateurs néerlandaise Consumentenbond le conteste, rapporte VRT NWS. Des critiques doutent aussi que le témoin soit toujours visible, par exemple en plein soleil ou de plus loin.
Peut-on filmer avec des lunettes intelligentes en Belgique ?
Il n’existe pas de loi belge spécifique aux lunettes intelligentes et, pour autant que nous ayons pu le vérifier, l’Autorité de protection des données (APD) n’a pas non plus publié de ligne directrice propre à ce sujet. Ce sont donc les règles générales qui s’appliquent. L’APD indique expressément qu’une image d’une personne est une donnée à caractère personnel, quel que soit l’appareil utilisé, et que le RGPD s’applique aussi « aux citoyens qui traitent des données personnelles hors du cadre strictement domestique ». Un couple s’est ainsi vu infliger en 2020 une amende de 1 500 euros pour des caméras de surveillance qui filmaient la voie publique et le terrain des voisins.
Il y a aussi le droit à l’image, inscrit dans le Code de droit économique. Selon l’APD, il existe deux consentements : l’un pour photographier ou filmer quelqu’un, l’autre pour publier ou diffuser cette image. « Ces deux consentements sont distincts l’un de l’autre et doivent donc être demandés séparément. » L’APD conseille de recourir à un accord écrit, pour pouvoir prouver le consentement.
| Situation | Autorisé ? | Condition | Source |
|---|---|---|---|
| Une vidéo pour vous-même ou votre famille | Oui | Usage exclusivement personnel, au sein du domicile ou de la famille (par exemple un album de famille) | APD |
| Partage dans un groupe de discussion fermé | En principe, oui | Accès et portée limités ; à apprécier au cas par cas | APD |
| Filmer dans un lieu public, avec des personnes à l’arrière-plan | En principe, oui | Elles sont accessoires, ou pas reconnaissables individuellement dans une foule | APD |
| Filmer quelqu’un comme sujet principal, même dans un lieu public | Uniquement avec consentement | La personne qui est le sujet principal doit consentir | APD |
| Mettre une telle image en ligne ou la diffuser | Uniquement avec consentement | Un deuxième consentement, distinct | APD |
| Filmer une personnalité publique (responsable politique, sportif) | En principe, oui | But informatif, non commercial, vie privée respectée | APD |
| Filmer un enfant et diffuser l’image | Plus strict | L’enfant doit consentir et, s’il a moins de 14 ans, ses parents aussi | APD |
| Filmer à son insu une personne dénudée (vestiaire, toilettes) | Non, punissable | Voyeurisme, même si vous ne diffusez pas les images | Police |
| Filmer des collègues au travail | Pas expressément réglé | Les règles de l’APD sur les caméras au travail (CCT n° 68) visent l’employeur, pas un travailleur qui porte des lunettes ; les règles générales ci-dessus restent d’application | APD |
| Reconnaissance faciale en temps réel par la police dans la rue | Interdite, à trois exceptions près | Notamment la recherche de personnes disparues ou une menace terroriste imminente, avec autorisation préalable | AI Act, art. 5 |
Deux zones grises. Pour les magasins, cafés ou salles de sport, nous n’avons pas trouvé de règles belges distinctes : les règles générales ci-dessus restent d’application. Quant à savoir si un exploitant peut interdire les lunettes à caméra par son règlement intérieur, les sources que nous avons consultées ne le précisent pas expressément. Aux Pays-Bas, l’autorité de protection de la vie privée a par contre conseillé aux hôpitaux, aux tribunaux et aux lieux de culte d’interdire ces lunettes dans leur règlement intérieur, rapporte VRT NWS.
Et l’AI Act : depuis février 2025, le règlement européen sur l’IA interdit la reconnaissance faciale en temps réel par la police dans l’espace public (à trois exceptions près) ainsi que la collecte non ciblée de visages pour alimenter des bases de données. Cette première interdiction vise la police, pas un particulier qui porte des lunettes. Pour vous, ce sont les règles du RGPD ci-dessus qui s’appliquent, et elles sont strictes elles aussi : l’APD rappelle que le RGPD interdit en principe le traitement des « données biométriques » permettant d’identifier une personne de manière unique, sauf exceptions.
Vous portez de telles lunettes : nos conseils
Ceci est notre avis, pas un conseil juridique. Il s’appuie sur les règles de l’APD ci-dessus et sur les conseils de l’autorité norvégienne de protection des données, Datatilsynet :
- Ne filmez pas avec vos lunettes là où vous ne filmeriez pas avec votre smartphone. C’est la règle que formule Datatilsynet, Meta dit la même chose, et l’APD ne fait aucune distinction selon l’appareil.
- Demandez le consentement quand quelqu’un devient le sujet principal, et redemandez-le avant de mettre l’image en ligne.
- Retirez vos lunettes et rangez-les dans les vestiaires, aux toilettes, à la piscine ou à la plage. C’est là qu’on passe vite de l’inconvenant au punissable.
- Dites simplement que vos lunettes ont une caméra, et rangez-les quand vous ne vous en servez pas. Selon Datatilsynet, il est difficile pour les personnes autour de vous de se sentir rassurées si elles ne savent pas si vous filmez.
- Soyez prudent avec les enfants qui ne sont pas les vôtres : leurs parents doivent aussi donner leur consentement.
- Sachez ce que vous partagez avec le fabricant. Datatilsynet avertit que, dans de nombreux cas, les fabricants utilisent vos enregistrements à leurs propres fins. Vérifiez donc vos paramètres de confidentialité ; notre guide RGPD explique à quoi faire attention.
Vous êtes filmé : que pouvez-vous faire ?
- Adressez-vous au porteur et demandez-lui s’il filme. Si vous êtes le sujet principal, il a besoin de votre consentement, selon l’APD.
- Si une image de vous se trouve en ligne, demandez à la personne qui l’a publiée de la retirer. Selon l’APD, c’est la première démarche.
- Si vous n’obtenez pas de réponse, ou pas de réponse satisfaisante, vous pouvez « introduire une plainte auprès de l’APD ou saisir une juridiction ». Vous pouvez en outre signaler l’image à la plateforme où elle se trouve.
- S’il s’agit d’images de nudité ou d’enregistrements clandestins dans un vestiaire ou des toilettes, portez plainte auprès de la police. VRT NWS mentionne aussi ces deux voies : une plainte auprès de la police ou de l’APD.
- Conservez des preuves : captures d’écran, liens, date et lieu.
Notre lecture
Une interdiction norvégienne par lieu paraît sympathique, mais elle s’attaque à l’appareil et non à l’acte. En Belgique, l’acte est déjà encadré : qui filme une personne comme sujet principal sans son consentement, ou met une telle image en ligne sans second consentement, est en tort, avec des lunettes comme avec un smartphone. Ce que les lunettes changent, c’est le risque de se faire prendre. Qui ne connaît pas le témoin lumineux ou ne le voit pas ne sait pas qu’il est filmé, et qui ne le sait pas ne proteste pas non plus. Ce qui aiderait le plus fait défaut aujourd’hui : une page claire de l’APD sur les lunettes intelligentes, aussi simple que les conseils norvégiens, qui dise ce que les employeurs et les magasins peuvent faire. Le rapport européen attendu cet automne est une bonne occasion pour cela. Si vous portez de telles lunettes, comportez-vous comme si tout le monde voyait le témoin. Si vous êtes filmé, sachez que les règles sont de votre côté, même sans interdiction norvégienne.