Anthropic mesure son rythme : Claude dirige 26 % de la R&D
Combien du travail sur le prochain Claude est actuellement effectué par Claude lui-même ? Anthropic met maintenant un chiffre sur cette question : 26 %. Il figure dans “Measurements for understanding the pace of AI development inside frontier labs”, une publication de The Anthropic Institute, l’institut de recherche lancé par Anthropic en mars 2026, datée du 17 septembre 2026 dans la salle de presse de l’entreprise. L’article regroupe trois mesures destinées à donner aux observateurs externes, du grand public aux tiers et aux gouvernements, une visibilité sur le rythme du développement de l’IA au sein même d’un laboratoire de pointe. Le contexte est énoncé sans détour : « as the world considers slowing the pace of frontier AI development », alors que le monde envisage de ralentir le rythme du développement de l’IA de pointe. Après une semaine où ce débat sur le ralentissement s’est essentiellement résumé à des paroles, voici quelque chose qui se compte. OpenAI avait déjà montré plus tôt ce mois-ci des données d’accélération précoces ; ce qui est nouveau, c’est qu’un laboratoire propose ses chiffres comme une règle de mesure reproductible, avec laquelle on pourrait vérifier un tel ralentissement.
Trois mesures de la machinerie interne
Les mesures proviennent de juillet et août 2026. La première, et d’emblée la plus frappante, mesure combien de recherche en IA est effectuée par l’IA elle-même. Anthropic utilise une échelle d’« Automation Level » d’AL0 à AL5 : à AL3, l’IA collabore (« collaborates »), à AL4, elle dirige le travail (« leads »), à AL5, tout fonctionnerait entièrement de manière autonome. Le résultat pour août 2026 : Claude dirige 26 % du travail de recherche et de développement en IA chez Anthropic, et plus de 90 % de ce travail se situe au niveau ou au-dessus du niveau auquel l’IA collabore. Rien ne fonctionne entièrement de manière autonome. Anthropic a coulé cet exercice dans un prototype dont le nom ne laisse guère de place à l’imagination : l’Anthropic R&D Automation Index.
| Mesure | Ce qu’elle montre | Chiffre |
|---|---|---|
| Recherche en IA dirigée par l’IA | Quelle part de son propre travail de R&D en IA est dirigée par Claude (AL4 sur l’échelle AL0-AL5) | 26 % dirigés par Claude ; plus de 90 % au minimum « l’IA collabore » ; 0 % entièrement autonome |
| Surveillance des agents | Quelle part des actions d’agent passe par un moniteur avant exécution | 100 %, avec environ 30 000 agents simultanés ; 0,002 % bloqués (environ 1 sur 47 000) |
| Puissance de calcul pour la sécurité | Quelle part du calcul R&D est consacrée à la recherche en sécurité | Environ 6 % (semaine du 13 au 20 juillet 2026) ; environ 12 % au sein de la part portée par l’IA |
La deuxième mesure concerne la surveillance. Sur la plateforme interne la plus utilisée chez Anthropic, environ 30 000 agents travaillent simultanément à chaque instant, des systèmes d’IA qui exécutent de manière autonome des travaux de recherche et de programmation. Chacune de leurs actions, 100 %, passe d’abord par un moniteur en ligne avant d’être exécutée. Ce moniteur a bloqué 0,002 % des actions, environ 1 sur 47 000. En outre, des moniteurs hors ligne relisent les transcriptions après coup ; ceux-ci en signalent 1 à 2 sur mille pour un examen plus approfondi.
La troisième mesure compte la puissance de calcul. Au cours de la semaine du 13 au 20 juillet 2026, environ 6 % du calcul destiné à la R&D en IA a été consacré à la recherche en sécurité. Si vous ne regardez que la part de cette R&D portée par l’IA, la proportion monte à environ 12 %.
Exactement l’instrument que Bruxelles demandait
Le moment est frappant. Ce mois-ci, le patron d’Anthropic, Dario Amodei, a appelé à ralentir, rejoint par Sam Altman et Elon Musk, tandis que Donald Trump balayait cet appel comme un « hoax ». Et à peine un jour avant cette publication, Ursula von der Leyen a prononcé son discours sur l’État de l’Union, dans lequel elle a mis en garde contre les modèles auto-améliorés et a voulu collaborer avec le Canada et le Royaume-Uni autour de « model evaluation, verification, early warning », l’évaluation des modèles, leur vérification et l’alerte précoce. Relisez la demande de von der Leyen concernant l’évaluation et la vérification des modèles : ce qu’Anthropic publie ici, c’est exactement l’instrument qu’elle demandait. Et sa préoccupation concernant les modèles auto-améliorés reçoit ici un chiffre concret, avec la nuance qui s’impose : aucun modèle qui se réécrit de manière autonome, mais Claude qui dirige 26 % du travail sur ses propres successeurs, sous surveillance humaine.
Anthropic sait bien qu’un laboratoire qui corrige ses propres devoirs ne prouve pas grand-chose, et propose donc une vérification. Il veut intégrer en interne des évaluateurs externes indépendants de plusieurs organisations, ayant un accès « comparable to what internal risk assessment teams have », comparable donc à ce que les équipes d’évaluation des risques internes voient. Des tiers pourraient réexécuter les classificateurs, les systèmes qui évaluent et classifient le travail, sur des échantillons. Et l’invitation au reste du secteur y figure littéralement : « Any frontier developer could publish these measures regularly, using a public methodology. » N’importe quel développeur de pointe pourrait publier régulièrement ces chiffres, en utilisant une méthodologie publique. Pourquoi c’est important, Anthropic le dit lui-même : « we would expect these numbers to shift if there were coordination on pacing the frontier ». Si les laboratoires s’accordaient pour modérer le rythme, vous devriez voir ces chiffres évoluer. En d’autres termes, c’est la règle de mesure avec laquelle un accord de ralentissement pourrait un jour être vérifié.
Fait notable, Anthropic n’est pas seul dans ce mouvement cette semaine. Aujourd’hui paraît aussi notre article sœur sur les six incidents d’OpenAI : le même mouvement, des laboratoires qui rendent des comptes d’eux-mêmes, chacun à sa manière.
Notre lecture
Le débat sur le ralentissement de cette semaine s’est résumé à des paroles. Amodei avertit, Altman et Musk se joignent à lui, Trump crie « hoax », von der Leyen invite au dialogue. Rien que des mots, rien qui se compte. Voici la première règle de mesure qui rendrait un ralentissement vérifiable : quiconque prétend lever le pied devrait désormais pouvoir le montrer en chiffres. La semaine dernière, nous avons écrit à propos des contrats de puissance de calcul de cette même entreprise : évaluez les laboratoires sur ce qu’ils signent, pas sur ce qu’ils écrivent. Cette publication y ajoute le troisième volet : évaluez-les sur ce qu’ils mesurent.
Ce chiffre de 26 % est à la fois rassurant et interpellant. Rassurant, parce que rien ne fonctionne entièrement de manière autonome et que chaque action d’agent passe d’abord par un moniteur. Interpellant, parce qu’un quart du travail sur le prochain Claude est actuellement dirigé par Claude. Les modèles auto-améliorés contre lesquels Bruxelles mettait en garde mardi ne sont plus de la science-fiction : leur stade préliminaire, l’IA qui dirige le travail sur son propre successeur, a maintenant un pourcentage, et il se situe à un quart.
Il faut être honnête sur les bémols. C’est de l’auto-rapportage : Anthropic se mesure lui-même, avec un prototype, et est pour l’instant le seul laboratoire qui le fait. Les 6 à 12 % de puissance de calcul pour la recherche en sécurité sont une part modeste pour une entreprise qui a fait de la prudence sa marque de fabrique. Et Anthropic gagne en réputation ici, ne vous y trompez pas : pour cette entreprise, la transparence est aussi du marketing, surtout maintenant qu’elle se dirige, selon la presse, vers une introduction en bourse. La réelle valeur n’émerge que si d’autres laboratoires publient les mêmes chiffres et si des évaluateurs externes sont autorisés à les vérifier. C’est exactement ce qu’Anthropic lui-même propose. C’est maintenant au reste du secteur de montrer si « pace the frontier » est une intention mesurable, ou simplement le prochain slogan.
Mise à jour du 25 septembre 2026 : ce que donne cette recherche pilotée par l’IA en dehors de l’IA elle-même, Anthropic l’a montré avec un système enzymatique trouvé en 21 heures par 950 agents Claude, même si des experts jugent la recherche routinière et que sa fonction reste inconnue.