Votre question DeepSeek est peut-être allée secrètement à Claude
Si vous avez posé une question à DeepSeek ou Moonshot AI ces derniers mois, votre question n’a peut-être pas été répondue par DeepSeek ou Moonshot, selon Anthropic. Elle aurait au contraire été secrètement transmise à Claude, le modèle d’IA de la société américaine Anthropic, qui aurait fourni la réponse, laquelle a ensuite été présentée comme son propre travail par l’entreprise chinoise. C’est l’accusation la plus directe contenue dans un rapport de menace qu’Anthropic a publié le 10 septembre 2026, et c’est aussi la partie qui devrait vous concerner le plus en tant qu’utilisateur.
Le rapport porte sur l’abus de Claude entre décembre 2025 et août 2026 et décrit cinq campagnes dites de distillation, attribuées aux laboratoires d’IA chinois Alibaba, Moonshot AI et DeepSeek. La distillation signifie utiliser la production d’un modèle d’IA plus puissant pour entraîner un autre modèle, plus petit, sans l’autorisation de celui qui a construit le modèle plus puissant. Vous laissez essentiellement le modèle coûteux, Claude en l’occurrence, révéler son raisonnement, la soi-disant chaîne de pensée ou le travail étape par étape, que votre propre modèle moins cher imite ensuite. Le fait que les laboratoires chinois imitent les modèles occidentaux de cette manière n’est pas nouveau; cela se produit depuis des années, et les laboratoires occidentaux se soupçonnent mutuellement de le faire aussi. Les chiffres cette fois, cependant, sont importants, et ils proviennent tous d’Anthropic elle-même. TechCrunch, CNBC et le South China Morning Post en ont tous fait état.
| Laboratoire (selon Anthropic) | Ampleur de la campagne | Ce qui ressort |
|---|---|---|
| Alibaba | Environ 151 millions d’échanges (mai-juillet 2026), pics près de 3 millions par jour, via 3 500 comptes | La plus grande, pour entraîner les modèles Qwen |
| DeepSeek | Plus de 12 millions d’attaques de distillation en 14 jours (juillet 2026) | Tactiques similaires |
| Moonshot AI | 5 380 comptes frauduleux, près de 300 000 demandes de clients en 10 jours, principalement destinés à Claude Opus | Les comptes semblaient être basés à Singapour et au Japon |
Ce dernier point a une raison. Anthropic n’autorise pas l’accès depuis la Chine, donc les comptes semblaient chaque fois être situés à Singapour ou au Japon. Pour rester hors de vue, les attaquants auraient également déguisé leurs demandes en tâches de traduction, de sorte qu’elles ressemblaient à du travail linguistique ordinaire plutôt qu’à de l’extraction de modèles. Encore une fois, c’est le récit d’Anthropic. Alibaba, Moonshot et DeepSeek n’ont pas répondu aux questions des médias.
Ce n’est pas la copie qui est nouvelle, c’est le relayage
Ce qui ressort vraiment, ce n’est pas la copie, qui est ancienne, mais la manière dont Moonshot et DeepSeek auraient procédé. Ils auraient supposé avoir pris des conversations de leurs propres clients, en temps réel, les avoir transmises à Claude, avoir renvoyée la réponse de Claude, et l’avoir présentée comme le travail de leur propre système. Les clients ne savaient rien. Anthropic appelle cela de la “illicit distillation” et soutient que cela viole probablement les lois sur la protection de la vie privée et les conditions d’utilisation de ces laboratoires eux-mêmes. Pour autant qu’on le sache, c’est la première fois qu’une entreprise chinoise est accusée d’avoir directement transmis les demandes de ses propres clients au modèle d’un concurrent.
Et certaines de ces conversations étaient sensibles. Selon Anthropic, elles comprenaient des questions d’utilisateurs individuels, de grandes entreprises multinationales et d’acteurs liés à l’état.
Anthropic décrit une demande dans laquelle Claude devait évaluer des images de caméra pour identifier qui se comportait de manière “anormale.” L’entreprise soupçonne que cette demande provenait d’une source militaire chinoise.
Que ce soupçon soit fondé, aucun observateur extérieur ne peut le vérifier. Mais cela montre où mène le relayage: des images et des questions sensibles que l’utilisateur a confiés à un service chinois se retrouvent chez une entreprise américaine qui n’aurait jamais dû les voir, tandis que l’utilisateur pense converser avec un système local.
Vous ne savez pas toujours quel modèle vous répond
C’est la leçon qui dépasse la querelle entre ces trois laboratoires. Avec tout service d’IA, vous ne voyez que le logo sur la boîte, pas ce qu’il y a à l’intérieur. Lorsqu’une personne utilise une fenêtre de chat ou une API, elle suppose implicitement que le modèle derrière elle est celui indiqué sur l’étiquette. Ce n’est pas nécessairement le cas. Un service peut transmettre votre demande, l’externaliser ou la faire répondre par le modèle de quelqu’un d’autre, et vous ne remarqueriez rien dans la réponse.
Pour vous, c’est d’abord et avant tout un problème de données, et ensuite seulement une histoire géopolitique. Ce que vous tapez dans cette fenêtre peut se retrouver chez une partie que vous n’avez jamais choisie. Nous avons précédemment écrit sur la manière dont une fuite dans ChatGPT a permis aux attaquants d’écouter les comptes liés; c’est un mécanisme différent, mais le même problème sous-jacent. Vous confiez votre demande à une marque, et la marque décide ce qu’il en advient sans vous le demander. En termes commerciaux, cela se traduit par une question simple à poser à votre fournisseur: quel modèle fonctionne vraiment en arrière-plan, et où vont mes données d’entrée.
L’accusateur est aussi le concurrent
Ce rapport s’accompagne d’une grosse réserve. Anthropic est ici à la fois juge et partie: c’est un concurrent commercial des laboratoires accusés, et elle publie sa propre recherche sans qu’une tierce partie indépendante n’ait vérifié les chiffres. Les entreprises accusées n’ont pas répondu aux questions des médias. La distillation et l’entraînement sur les résultats les uns des autres sont également une zone grise à laquelle l’ensemble du secteur participe, laboratoires occidentaux inclus; personne ne peut prétendre sans rire que c’est un phénomène purement chinois.
Le calendrier n’aide pas non plus l’image. La même semaine, trois agences gouvernementales américaines, notamment le service de renseignement NSA et le FBI, ont accusé six entreprises chinoises de voler des résultats de modèles américains, “vraisemblablement avec la connaissance du gouvernement chinois”. Pékin a rejeté cela comme une tentative de Washington de serrer les vis à l’industrie de l’IA chinoise. Un rapport d’un laboratoire américain qui s’inscrit parfaitement dans ce cadre mérite donc un oeil critique, même si ce contexte ne prouve rien sur les faits en lui-même. Anthropic elle-même n’est pas un petit acteur qui mendie l’attention, d’ailleurs: la société a signé des contrats cette année pour un montant pouvant atteindre un demi-billion de dollars en puissance de calcul et se prépare pour entrer en bourse.
Considérez donc les accusations comme ce qu’elles sont: une accusation bien documentée d’un seul côté, pas encore comme un fait établi. Mais l’avertissement sous-jacent transcende la question de savoir qui aura raison. Avant de taper quelque chose de sensible dans un outil d’IA, il est judicieux de demander à quel modèle vous conversez réellement et où vos paroles se dirigeront. L’étiquette sur la boîte n’est pas toujours ce qu’il y a à l’intérieur.